Depuis quelques semaines, je suis de retour sur la route. J'ai hérité d'un territoire passablement éloigné de chez moi: l'Est du Bas-St-Laurent et la Gaspésie. Je rencontre mes nouveaux producteurs de moutons, et je suis charmée par le contexte humain autour de chaque entreprise; ça fascine la sociologue du dimanche en moi. Entre deux premiers contacts maladroits de ma part, j'avale des kilomètres tel un routier boulimique. Je cherche la nomade en moi, mais je ne la trouve plus. Désormais, j'ai un chez-moi pour m'ennuyer.
Cette semaine, je fais une tournée en Gaspésie. Juste avant Noël. La Gaspésie en hiver, c'est vraiment mieux. Les touristes les plus insignifiants sont retournés chez eux. Reste les locaux et les routiers.
Je me suis pris un motel à New Richmond. Rien de bien chic, mais pour la voyageuse un peu trash que j'ai déjà été, c'est bien assez. Je pense être la seule cliente féminine depuis longtemps. À mon arrivée, la serveuse m'a tout de suite reconnue: "Andréane c'est ça? Je sais parce que tu es la seule femme qui avait réservé chère!" me lance-t-elle avec l'accent pointu de la Baie des Chaleurs. Désormais, chaque fois que je vais manger au resto du motel, elle m'appelle par mon prénom et me sert du thé, pas de café...
Dans les maisons, tout le monde se prépare pour les fêtes. Sapins bien garnis, pâtés à la viande, et lumières de Noël. Et moi qui déteste Noël, j'ai juste envie d'être chez moi, de me faire un sapin et de manger d'la dinde. Pas de courir les chemins.
Cet avant-midi, je vais chez un client près d'ici. Après la visite de bergerie, on rentre dans la maison de ses parents pour la partie "papiers". Sa mère, une gaspésienne à l'oeil pétillant de cette race qui semble refuser de vieillir m'accueille comme un membre de la famille. Il paraît que je ressemble incroyablement à sa petite-fille Marion. Un peu plus tard, un voisin fait irruption dans la maison. Il a un problème avec une vache et vient demander un coup de main. La grand-mère m'appelle alors depuis l'étage, avec cet accent chantant: "Viens ici fille!". J'y vais en demandant pourquoi. "Viens voir!"
Je monte l'escalier et arrivée en haut, elle me montre une pile de catalognes tissées. "T'as déjà vu ça des couvertures comme ça?" qu'elle me demande. Évidemment que j'en ai déjà vu! Mon arrière-grand-mère en faisait, ma belle-mère en faisait aussi... Elle me tend la plus colorée de la pile et me dit de la prendre. C'est que je ressemble tellement à sa Marion, et étant donné que je vais travailler avec son fils, elle me la donne. Elle m'embrasse, je la remercie et je redescends travailler, ébahie. Ça m'apprendra à travailler dans la semaine juste avant Noël.
Après trois nuits dans un motel, j'ai trop hâte de rentrer. Je compte les dodos. Je n'ai pas grand chose qui m'attend à la maison, mais ça me manque. J'ai envie de bourrer la fournaise pis de me bercer... Mon amoureux m'attend, je serai chez nous pour Noël.
