J'ai perdu ma job. Sans savoir pourquoi. Je pensais vivre dans un monde où les filles peuvent être tout ce qu'elles veulent. Un monde où on n'avait pas besoin de se cacher derrière un homme ou une épaisse couche de maquillage pour se faire valoir. Je pensais qu'être authentique, honnête et vraie pourrait m'ouvrir toutes les portes de ce monde. Je ne me suis pas méfiée des mentalités arriérées, et je me suis fait prendre à être une fille un peu trop éduquée qui parle un peu trop et trop fort.
J'ai essayé de prendre tout sur mes épaules; après tout, pour se faire mettre à la porte, il faut faire quelque chose de mal. Or mon boss n'a pas été capable de me dire ce que je faisais de mal; je crois qu'il ne le savait pas lui-même. Mes résultats d'insémination sont arrivés par la suite, un des meilleurs taux de la zone. J'étais confuse (et je le suis toujours). Mon estime de moi est allée faire un tour au troisième sous-sol pendant que toutes sortes de rumeurs se sont mises à circuler à la surface. Avec un tel arrière-plan, je me disais qu'il ne me restais plus qu'à devenir artiste de la sandwich ou manutentionnaire dans une shop de tapis. Et encore, j'aurais de la difficulté à me faire valoir.
J'ai emprunté le dédale administratif de la demande de chômage. Malgré une éligibilité certaine, des erreurs se sont glissées dans le système informatique de l'assurance-emploi. De moins en moins d'humains travaillent à ce ministère, et ceux qui le font encore n'ont pas vraiment de pouvoir sur le tout-puissant système informatique. Faire une demande de chômage, c'est une grosse leçon d'humilité. Heureusement, tout va bien maintenant, ils veulent bien me donner un peu de l'argent qui a été retiré de ma paye pendant toutes les années que j'ai pu travaillé.
Je me suis donc retrouvée femme au foyer. Les traites ont continué matin et soir, et entre les deux, je restais à la maison, "disposée à travailler". J'ai fait du ménage que je n'avais pas fait depuis longtemps, tué un peu de temps à jouer à des jeux vidéo, refait mon cv au CJE. J'ai vu passer un emploi à temps partiel comme conseillère en production ovine mais avec ce qui venait de se passer, j'avais peur d'appliquer. Mais au point où j'en étais...j'ai appliqué quand même. La maison, ce n'est pas ma place tant que ça, et avec tout le respect que je dois à mon homme, j'ai besoin d'avoir quelque chose qui m'appartient.
Contre toute attente, j'ai été appelée en entrevue. À ma grande surprise, ils m'ont engagée et m'ont même offert un temps plein. J'avais besoin de ça. Je reviens à des moutons. Ce ne sont pas mes moutons, mais ce sont des moutons.
Par le fait même, j'ai commencé à rencontrer des intervenants pour m'aider à faire avancer mon projet de moutons. P'tit train va loin, y'a de la lumière au bout du tunnel. En passant, si jamais vous avez un coin d'étable à me prêter pour y mettre une vingtaine de brebis, faites-moi signe!
Alors je recommence à rouler ma bosse avec une cicatrice de plus. J'ai encore du mal à pardonner à ceux qui m'ont lynché, mais je n'ai pas de temps à perdre avec eux. D'ici quelques semaines, je reprendrai la route et je recommencerai à chanter à tue-tête dans l'auto et à me parler toute seule. Les gens me trouveront bizzarre, qu'est-ce que j'en ai à foutre...
