Je reprends mon blogue ce soir parce que j'ai de l'espoir. L'espoir peut-être vain d'en avoir encore demain. Et dans la même lancée, sur le clavier, je me demande si je sais encore écrire tant mon cerveau est en miettes.
On m'a déjà dit que d'être différente, c'était difficile. En général, c'est un éclat de rire plein d'assurance que je lance en guise de réponse à une telle remarque. C'est moi la fille qui se débrouille dans la vie, celle qui d'un geste envoie paître les moutons, peu importe l'espèce à laquelle ils appartiennent. Et ça a toujours été naturel, facile. J'écoutais mon coeur et ça marchait. Peu importe ce qu'on me disait, je faisais à ma tête. C'est vrai, je me suis souvent retrouvée dans des situations complètement tordues, mais c'était drôle. J'étais dans mon élément.
Quand on passe de longues heures seule avec des ovins, on réfléchit à des choses étranges. J'ai souvent pensé au mouton noir. Le mouton noir, rare expression d'un gêne récessif chez la plupart des races, est rarement conscient de sa condition; il ne se voit pas. Ce sont les autres qui le trouvent bizarre, qui le prennent parfois pour un intrus. Lui ne comprend pas la fascination qu'on a pour lui, ni l'agressivité de ses congénères envers lui. Il est né noir, il n'a rien demandé de plus, il est comme ça.
Quand on me disait qu'être différente, c'était difficile, je ne comprenais pas. Je suis née comme ça, je n'ai rien fait pour le devenir; je n'ai aucun mérite, et ce n'est pas de ma faute. Si ça se trouve, je ne savais même pas en quoi j'étais différente. Et je ne le sais pas plus aujourd'hui. Je ne m'identifie à rien, je gagne des appuis ici et là, me faisant quelques ennemis au passage, découvrant de nouvelles choses chaque jour.
Il y a deux ans, je n'ai pas écouté mon coeur. J'ai choisi une job pour l'argent. Et j'ai oublié que j'étais différente. Le résultat de tout ça?
Dolores est stationnée dans la cour de la ferme, et elle ne démarre plus. Je dois éloigner les vautours qui veulent me l'acheter pour les pièces:
-Y'é pas à vendre!
-C'est quand même pas une beauté c'te pick-up-là...
-Ostinez-vous pas pour le prix, j'vous ai dit qu'y'était pas à vendre!
Ma job commençait à me donner de l'urticaire, je travaillais avec des horaires irréguliers, je mangeais mal, je dormais mal, je ne vivais plus. Je n'avais plus le temps de rêver, de penser à mes projets. Mon cerveau se cassait, comme si en morceaux, il rentrerait un peu plus dans le moule.
"Qui veut de moi et des miettes de mon cerveau?"
J'ai trouvé un autre emploi, j'ai laissé celui-ci. Désormais, je rentrerai à 8 heures au bureau le matin, et par la suite, je jouerai dans le cul des vaches pour leur enfiler le col sur un pistolet qui déposera de la dèche dans leur corps utérin. Je rentrerai le soir, satisfaite d'en avoir fourré plusieurs. Il y a malheureusement beaucoup de gens qui résument leur emploi ainsi. Malheureusement, ils ne sont pas inséminateurs.
Je rêve peut-être en couleur, mais j'ose espérer continuer à rêver. J'ose croire que j'aurai envie de continuer ce blogue. J'ose penser que la lumière que j'aperçois au bout du tunnel est réelle. Qui sait, peut-être que mon cerveau arrivera à fonctionner comme avant. Qu'est-ce que j'ai à perdre?
