En me voyant agir de manière de plus en plus antisociale, je réalise que j'ai bien fait d'abandonner la socio pour aller vers les moutons. Oh! Je sais, j'ai beaucoup de facilité avec les gens, je peux leur raconter toutes sortes d'histoires et ils restent accrochés à mon discours, mais bien souvent, c'est le coeur qui n'y est pas. Les humains sont autant sinon plus intéressants que les moutons, seulement, je préfère étudier des choses qui sont différentes de moi, ça me donne une certaine autorité légitime, je peux donc les contrôler à ma guise, et ce, tout en restant parfaitement empathique. Les humains au contraire me mettent parfois hors de moi.
Hier, à la traite du soir, il y avait une foule de touristes qui me regardaient travailler par la fenêtre de la salle de traite. Afin d'éviter de me sentir comme un animal de cirque, il m'arrive de leur parler, de répondre à leurs interrogations, mais bon, j'ai tellement une dent contre les vieilles madames riches et leurs questions stupides... Et en plus, elles n'ont en général aucun intérêt pour ce que je peux leur raconter. Elles veulent vivre une "expérience authentique" mais elles n'ont pas l'ouverture d'esprit requise.
Les enfants en revanche peuvent se montrer beaucoup plus agréables. Hier, trois d'entre eux, une petite fille, un gamin et leur grand pré-ado de frère sont débarqués pour me regarder travailler. Je les ai laissés s'approcher, et j'ai commencé à leur donner des infos intéressantes en vrac: "Celle-là, c'est la leader de mon troupeau, elle s'appelle Turbo Jet, mais c'est TJ pour les intimes. Une vraie tête de cochon, mais une fois apprivoisée, ça va!".
Et les voilà partis à poser des questions et à réellement s'intéresser aux réponses. Et moi, je me sens comme une animatrice de terrain de jeux ou une prof de sciences naturelles.
-On peut savoir l'âge d'un mouton en regardant ses dents. Chaque année de sa vie, il lui pousse une nouvelle incisive.
-Est-ce que les brebis se laissent toujours traire gentiment?
-Pas toujours. C'est comme les enfants, il y en a des plus tannants que d'autres... Il faut juste apprendre à les connaître.
Après une avalanche de questions et deux groupes de traite, il y eut un moment de relatif silence rythmé par les pulsateurs des trayeuses. La petite s'est alors adressée à moi: "Ça doit prendre beaucoup de patience pour faire ce métier-là!" "Quand on aime ça, on a toute la patience du monde", que je lui dis. Et la voilà qui me lance aussitôt: "Dans ce cas-là, c'est pas de la patience, c'est de la passion." Les enfants sont des sources de sagesse insoupçonnées.
Cette rencontre a été comme un baume momentanné sur ma haine des touristes. J'ai réalisé qu'ils font les mêmes chemins que les brebis dans les prés. Parfois, je les trouve un peu idiots.
Ce matin, après la traite, je rentre "chez moi" pour manger un yogourt (au lait de brebis, évidemment!), et je réalise à quel point le lait est gras ces temps-ci, fin de lactation oblige. Je jette un coup d'oeil au pâturage et je vois les filles se rassembler comme si une menace s'amenait dans le champ. Je repère vite ladite menace: un couple de touristes inconscients qui a sauté la clôture. Turbo Jet envoie Mimi, le dernier-né qui ne sait pas qu'il est un mouton, en reconnaissance. J'abandonne aussitôt mon yogourt et me précipite vers le champs comme si j'avais vu le loup.
-Je peux vous demander ce que vous faites dans le champs avec mes moutons?
-On voulait juste les voir de plus près...
-Sortez immédiatement! C'est des brebis laitières, elles doivent brouter en paix, ne pas être stressées... D'autant plus que vous pouvez amener des maladies...
Je perds le fil de mon idée, ils ne m'écoutent pas et se dirigent lentement vers la clôture pour lentement l'enjamber. Ces gens-là ne connaissent visiblement rien au mouton et ne s'y intéressent absoluement pas.
Ouais. Je préfère les moutons aux humains. Sans rancune encore une fois.
